Commission des Nations Unies
sur les droits de l'homme
Sous-Commission de la promotion
et de la protection des droits de l'homme
Groupe de travail sur les formes
contemporaines d'esclavage
27e session
 
 
Genève 27 - 31 mai 2002

Le trafic des enfants dont on se sert comme jockeys de chameaux aux Emirats Arabes Unis (EAU)

C'est la cinquième année consécutive qu'Anti-Slavery International doit faire état, auprès du Groupe de travail, de ses graves préoccupations concernant le trafic des enfants qui sont exploités dans les EAU. Les enfants continuent à être enlevés, vendus par leurs parents ou leurs familles, ou emmenés de leurs pays, sous des prétextes fallacieux, afin d'être utilisés comme jockeys de chameaux. La majorité des enfants est originaire du Pakistan, de l'Inde ou du Bangladesh, mais l'on signale aussi que certains enfants viennent du Soudan et de Mauritanie.

Le recours aux enfants comme jockeys pour les courses de chameaux est extrêmement dangereux et peut entraîner de graves blessures, si ce n'est la mort. D'après différents témoignages ces jockeys de chameaux sont maltraités et torturés par les trafiquants et les employeurs qui les privent d'une alimentation suffisante et les battent. Toutefois, les enfants ayant été séparés de leurs familles et transportés dans un pays dont ils ne connaissent ni les autochtones, ni la culture ni même la langue, ne sont généralement pas en mesure de faire connaître ces abus.

L'exploitation d'enfants utilisés comme jockeys de chameaux est interdite par la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant (CDE) et par les conventions de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) No. 29 sur le travail forcé, no. 138 sur l'âge minimum et No. 182 sur les pires formes de travail des enfants qui ont toutes été ratifiées par les EAU.

Lorsque les EAU ont ratifié la Convention No. 138, ils ont précisé que 15 ans est l'âge minimum pour être employé ou pour travailler. La section 20 du Code de travail fédéral no. 8 (1980) interdit également l'emploi d'enfants qui ont moins de 15 ans. Il convient, en outre, de souligner que l'emploi d'enfants comme jockeys de chameaux constitue un travail dangereux aux termes de l'Article 3 de la Convention No. 138 de l'OIT car il risque de compromettre la santé et la sécurité de l'enfant. C'est la conclusion à laquelle est parvenue, en juin 2001, la Commision de la conférence de l'OIT sur l'application de normes et la Commission d'experts dans son rapport de 2002. Ces deux commissions ont instamment prié le gouvernement des EAU d'adopter une législation qui précise que l'âge minimum pour l'emploi de jockeys de chameaux est de 18 ans : à ce jour le gouvernement ne l'a toujours pas fait.

L'on trouvera ci-dessous des indications qui démontrent clairement que des enfants de moins de 15 ans sont toujours utilisés comme jockeys de chameaux aux EAU ce qui compromet tant leur santé que leur sécurité. Ces indications contredisent la position du gouvernement selon lequel les précédents rapports portaient sur des faits isolés qui s'étaient produits ailleurs qu'aux EAU.


Preuves concernant le trafic d'enfants et leur utilisation comme jockeys de chameaux en 2001

En 1998, Jasim Hossain Howlader a été tenté par des promesses d'argent et a accepté qu'un trafiquant emmène son fils, Najmul, aux EAU afin qu'il y travaille comme jockey de chameaux. Deux ans et demi plus tard, en décembre 2000, Najmul a été renvoyé au Bangladesh. Il souffrait de lésions irréversibles aux deux reins imputables vraisemblablement au fait qu'il avait été privé d'eau afin de lui faire perdre du poids. Il a été hospitalisé à Dhaka, mais il mourut le 11 avril 2001, à l'âge de sept ans.

Le 29 mai 2001, Ansar Burney, Président d'une organisation pour la défense des droits de l'homme, le Ansar Burney Welfare Trust International (ABWTI), a signalé que Amir Abbas, un garçon de six ans, originaire du Pakistan, était mort des suites d'une grave chute de chameaux à Al Ain (EAU) le 13 mai. Lorsque Amir Abbas est arrivé aux EAU avec sa famille en 1999, le trafiquant a pris le passeport de son père et a emmené Amir et son frère âgé de sept ans pour les faire travailler comme jockeys de chameaux. Pendant les cinq premiers mois de 2001, ABWTI a délivré 49 enfants qui travaillaient dans des écuries de chameaux aux EAU.

Le 19 décembre, un article de l'agence de presse Xinhua contenait des interviews de quatre jeunes garçons du Bangladesh qui avaient été rapatriés. Ils ont dit qu'ils avaient été battus et sous-alimentés lorsqu'ils travaillaient comme jockeys de chameaux aux EAU. Cet article faisait également mention d'un autre garçon de neuf ans qui avait perdu un oeil alors qu'il travaillait comme jockey de chameau.

Les avocats d'une ONG dont le siège est à Karachi (Human Rights and Legal Aid) ont réalisé un document, enregistré en mars 2002, qui montre des enfants revenus récemment de Dubai et qui décrit comment ils ont été battus et soumis à des électro-chocs lorsque leurs performances, dans les courses, n'étaient pas satisfaisantes.

Ces cas font partie d'un problème beaucoup plus vaste. Ansar Burney du ABWTI estime qu'environ 30 garçons par mois sont enlevés dans le seul Pakistan et emmenés aux EAU. Un rapport du centre d'études relatives aux femmes et aux enfants (Centre for Women and Children Studies), à Dhaka, Bangladesh, a constaté que, pendant les années 90, 1 683 garçons du Bangladesh ont été victimes de trafic. Ce rapport indique que la grande majorité de ces garçons avaient moins de 10 ans et que la plupart auront vraisemblablement été utilisés comme jockeys de chameaux dans les pays du Golfe. Ce rapport a été préparé à l'aide de coupures de presse. Toutefois, une étude effectuée par une association de juristes du Bangladesh (Bangladesh National Women's Lawyers Association) estime que jusqu'à 7 000 personnes sont trafiqués du Bangladesh chaque année.

Le rapport du département d'état américain sur le respect des droits de l'homme aux EAU pour 2001 confirme que "des rapports crédibles font état de centaines de garçons mineurs du sud de l'Asie, âgés entre 4 et 10 ans, qui continuent à être utilisés comme jockeys de chameaux".

Le rapport du département d'état souligne que la plupart des personnes qui emploient des jockeys de chameaux âgés de moins de 15 ans peuvent le faire impunément :

« Les législations, dans certains cas, sont appliquées contre les réseaux de trafiquants criminels, mais non pas contre les propriétaires et les utilisateurs d'enfants car de tels propriétaires font partie de puissantes familles qui se situent au-dessus de la loi. D'après des sources crédibles il y eut au moins 25 cas de jockeys de chameaux mineurs en 2001 qui ont été rapatriés vers leurs pays d'origine... les propriétaires de chameaux ne font pas l'objet de poursuites judiciaires en dépit de leur violation du droit du travail ; par conséquent la demande d'enfants jockeys
persiste ».

Conclusion

Les renseignements sus-mentionnés indiquent que des centaines de garçons sont trafiqués afin d'être utilisés comme jockeys de chameaux aux EAU chaque année. En outre, l'emploi d'enfants comme jockeys de chameaux est incontestablement une activité dangereuse qui, d'après l'Article 3 de la Convention No. 138 de l'OIT, doit être réservée aux personnes âgées de 18 ans et plus.

La législation aux EAU est non seulement insuffisante, mais le gouvernement n'a pas pris les mesures nécessaires pour appliquer les lois existantes et punir les responsables du trafic et de l'utilisation de garçons âgés de moins de 15 ans comme jockeys de chameaux.

Les renseignements qui précèdent concernent spécifiquement les EAU, mais Anti-Slavery se soucie également des enfants qui sont jockeys de chameaux dans d'autres états du Golfe. A titre d'exemple, un documentaire de 45 minutes diffusé par la chaîne satellite Al-Jazeera, basée au Qatar en 2000/2001 montre manifestement des enfants à dos de chameaux au Qatar et des enfants qui tombent de chameaux. Le documentaire comporte également des indications hospitalières sur un jeune jockey asiatique de chameaux qui a subi de graves blessures à la tête à la suite d'une chute et qui a ultérieurement succombé à ses blessures.

Anti-Slavery International se félicite de ce que le Conseil suprême pour les affaires familiales du Qatar, se soit engagé en 2001 à étudier la question des enfants jockeys de chameaux et de ce que le gouvernement du Qatar se soit dit disposé à assurer une éducation primaire gratuite aux enfants qui sont des ressortissants étrangers. Toutefois, il est important que ces engagements soient suivis de mesures concrètes pour faire en sorte qu'aucun enfant de moins de 18 ans soit utilisé comme jockey de chameau au Qatar.

Dans ce contexte, Anti-Slavery International insiste vivement auprès des états du Golfe pour que, en présence de la possibilité d'un recours aux enfants jockeys, l'on détermine la question et l'on applique les recommandations suivantes :

Recommandations

Anti-Slavery International prie instamment le gouvernement des EAU de prendre les mesures suivantes :

1. Assurer des inspections périodiques inopinées afin d'identifier,
de délivrer et d'assurer la réinsertion de tout enfant actuellement utilisé comme jockey de chameau et, le cas échéant, de le rapatrier. Il appartient au gouvernement de faire en sorte que les responsables du trafic et de l'emploi de jockeys mineurs fassent l'objet de poursuites judiciaires en vertu des législations existantes.

2. Prévoir une législation interdisant l'utilisation d'enfants de moins de 18 ans comme jockeys de chameaux et introduire des sanctions pénales à l'encontre de ceux qui sont en infraction de la loi.

3. Fournir au Groupe de travail les détails du nombre d'actions en justice qui ont été intentées, le nombre de coupables reconnus et les peines infligées chaque année depuis 1998
aux personnes qui emploient illégalement des enfants mineurs comme jockeys de chameaux.

4. Ratifier le Protocole des Nations Unies pour prévenir, réprimer et punir la traite de personnes, en particulier des femmes et des enfants (2000).

5. Inviter une mission de contact direct de l'OIT à se rendre aux EAU afin d'aider le gouvernement à concevoir et appliquer un plan d'action destiné à combattre le trafic d'enfants aux fins de leur utilisation comme jockeys de chameaux et assurer le respect intégral des Conventions Nos. 29, 138 et 182.