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Monsieur le President
Je m'exprime au nom d'Anti-Slavery International, qui suit, de tres
pres, la situation en Mauritanie. Nous tenons a communiquer, a la
Sous-Commission, des informations precises et recentes sur la persistance
de l'esclavage en Mauritanie et la repression des militants anti-esclavagistes.
Je suis moi-meme representant a l'exterieur de l'association SOS-Esclaves
(Mauritanie).
Au debut de cette annee, suite a la diffusion, par la chaine France
3, d'un entretien televise ou le President de notre association
s'exprimait sur l'actualite de l'esclavage en Mauritanie, quatre
dirigeants d'ONG droits de l'homme furent arretes le 17 janvier
1998. Apers trois mois de detention à la prison civile de Nouakchott,
parmi les prisonniers de droit commun, les prevenus seront condamnes
le 24 mars 1998 a13 mois de prison ferme et $160 d'amende. Moi-mme
fus condamne par contumace a la meme peine. Par consequent, les
autorites francaises viennent de 'accorder l'asile politique.
Cependant, une campagne internationale d'envergure, dont une resolution
ferme du Parlement europeen, obligera le chef de l'Etat mauritanien
a nous accorder "sa grace", le jour meme de la confirmation du jugement.
Parmi les detenus, une personnalite n'est pas inconnue a l'ONU.
Il s'agit de Monsieur Cheikh Saad Bouh Kamara, President de l'Association
mauritanienne des droits de l'homme (AMDH), et membre du Fonds de
contributions volontaires des Nations Unies pour la lutte contre
les formes contemporaines de l'esclavage.
Dois-je preciser que nous etions accuses "d'atteinte a l'image du
pays"! Cette accusation fantaisiste sera abandonnee au profit du
chef d'inculpation final, c'es a dire "appartenance a organisations
illegales". Une telle accusation frappe les 12 ONG nationales dont
l'action en matiere des droits de l'homme est independante et echappe
entièrement au controle du pouvoir en place.
Des q'elles s'expriment sur la question de l'esclavage, ces ONG
subissent les intimidations de la police politique. Le gouvernement
refuse de les reconnaitre, portant ainsi atteinte au droit d'association
reconnu par la Constitution de notre pays. Pourtant, SOS-Esclaves
et l'Association mauritanienne des droits de l'homme avaient depose
leur demande de legalisation depuis plusieurs annees. Elles ont
meme obtenu le statut d'observateur aupres de la Commission africaine
des droits de l'homme et des peuples. Avec les autres ONG du collectif
interdit, nous interpellons, a chaque occasion, le gouvernement
mauritanien sur les nouveaux cas d'esclavage, de captations d'heritage
par les anciens maitres, et de complaisance des tribunaux officiels
vis-a-vis de telles pratiques. Comme vous pourrez le constater,
a travers le rapport d'activite de SOS-Esclaves (Mauritanie) pour
l'annee 1997-1998, nos interventions ne recoivent aucune reponse
de la part des autorites mauritaniennes.
Comme l'attestent les exemples suivants, le gouvernement ne mene
pas une politique esclavagiste, ne l'encourage pas non plus, mais
son attitude de silence et son inaction envers ce phenomene, entretiennent
la persistance et l'impunite de cette servitude de caste, vieille
de plusieurs siecles.
1. Trafic d'enfants
Le 26 decembre 1997, les autorites de la Republique voisine du Mali
ont procede au rapatriement, en Mauritanie, de 10 personnes, de
sexe masculin, agees de quatre a six ans. Cette livraison, deja
payee par l'acheteur, avait pour destination l'Etat des Emirats
Arabes Unis ou lesdits garcons devaient servir comme jockeys de
dromadaires de course. Helas, il ne s'agit pas d'un trafic inedit;
des cas similaires nous ont ete soumis depuis la naissance de notre
association en 1995. La presse locale les a largement evoques.
Encore une fois, les autorites mauritaniennes se contenterent de
restituer les enfants a leurs familles. Le contentieux sera classe,
sans suite judiciaire: ni la filiere, ni les nombreuses complicites
au sein de l'Etat n'ont subi de sanction: je dois preciser, à votre
attention, que ces enfants ont voyage avec des passeports delivres
par le Ministere mauritanien de l'Interieur et valides par le Ministere
des Affaires Etrangeres. Nous voulons exprimer ici nos inquietudes
sur le comportement d'un Etat qui permet de telles pratiques, tout
en niant l'existence de l'esclavage sur son territoire.
2. Vente d'esclaves
Cet exemple est plus grave que le precedent. Toujours au mois de
decembre 1997, s'est conclue, en presence de temoins et devant un
juge traditionnel qui appliquait ainsi une interpretation erronee
de l'Islam, une vente de 40 esclaves, essentiellement des femmes
et des enfants. Heureusement, le nouveau proprietaire, par acte
de ferveur religieuse, les affranchira aussitot. Notre association
a identifie le lieu de la transaction a Timizine, une localite du
departement de Kobony dans la region du Hodh El Gharby, frontaliere
du Mali. Malgre nos protestations, l'administration mauritanienne,
dûment informee de ce cas, n'a pris en l'espece, aucune mesure d'enquete,
de dissuasion ou de poursuites envers les auteurs. Les ventes d'esclaves
sur le territoire national surviennent, a peu pres une fois par
an, mais les pressions policieres contraignent souvent les victimes
a garder le silence.
Je souligne au passage que certaines familles, dont la mienne a
titre d'exemple, se considerent encore proprietaires de centaines
d'esclaves, corveables a merci. Ces derniers ne songent meme pas
a quitter leur maître pour gagner, en echange, la liberte de mourir
de faim.
Monsieur le President,
Notre association, devant parfois agir dans la clandestinite, nous
nous bornons, malheureusement, aconstater les cas sans autres possibilites
d'action. Nous ne pouvons nous constituer partie civile dans les
proces, et avons beaucoup de mal a encourager les esclaves à porter
plainte: en effet, le droit mauritanien, malgre la derniere abolition
de l'esclavage en 1981, ne comporte aucune qualification de ce crime
et n'y prevoit nulle peine specifique. Le texte d'abolition de 1981
n'est corrobore, jusqu'a ce jour, d'aucun decret d'application.
Les inegalites de statut juridique en matiere d'heritage et les
discriminations sociales que comportent l'exercice de l'esclavage
et la permanence des sequelles sont completement banalisees en Mauritanie.
Or, compte-tenu de leurs poids demographique presque majoritaire
dans la population, les victimes de la servitude de caste, qu'ils
soient esclave actuel ou esclave affranchi, sont de plus en plus
tentes par la politisation de leur combat pour l'egalite. Leur condition
que caracterisent la precarite materielle, le mepris administratif,
l'analphabétisme, l'absence de protection sanitaire et les atteintes
au droit du travail, ne leur laisse pas d'autres perspectives. Sur
ce terreau explosif, l'attitude irresponsable du gouvernement mauritanien
qui tolere l'esclavage et se refuse a mener une campagne publique
contre ce phenomene, ajoute aux menaces de destabilisation interieure.
Je demande a la Sous-Commission d'envisager desormais ce probleme
selon le critère de la prevention des conflits.
Mesdames, Messieurs, Monsieur le President,
Vous avez l'habitude d'entendre des plaidoyers en faveur des minorites.
Pour ma part, je crois avoir decrit ici l'oppression d'une majorite
ecrasante de mes compatriotes. Je saisis l'occasion pour dire combien
je serais heureux et combien il serait utile que l'autorite officielle
de mon pays expose devant vous ses commentaires sur les graves abus
que je viens de souligner.
Je vous remercie de m'avoir ecoute et entendu. Puissiez-vous agir,
avant qu'il ne soit trop tard.
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