Prix Anti-Slavery 2004

 

Timidria's President, Ilguilas Weila
©Anti-Slavery International le Président Timidria, Ilguilas Weila
Deux survivants de l'esclavage qui ont fui en 2001
©Anti-Slavery International
Deux survivants de l'esclavage qui ont fui en 2001
Assibit, ancienne esclave au Niger
©Anti-Slavery International
Asibit, ancienne esclave au Niger
Responsable de la branche féminine de Tahoua, Niger
©Anti-Slavery International
Responsable de la branche féminine de Tahoua, Niger
Nous avons le plaisir d'annoncer que le lauréat du Prix Anti-Slavery 2004 est l'organisation Timidria pour ses efforts sans précédent dans la lutte contre l'esclavage au Niger.

Le président de Timidria, Ilguilas Weila, a été invité au Royaume-Uni pour y recevoir officiellement le prix le 3 novembre à Londres (Chatham House). Il s'est ensuite rendu à Paris pour assister à une deuxième cérémonie le 10 novembre, conjointement organisée par Anti-Slavery International et par le Comité contre l'esclavage Moderne, à la Maison des Associations et présentée par M. Joël Thoraval, Président de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH) et Secrétaire Général de l'Association Francophone des CNCDH. Discours Ilguilas Weila.

Informations sur l'Association Timidria

Timidria est une organisation nationale de défense des droits de l'Homme, fondée en 1991, qui a pour but l'éradication de l'esclavage et toutes les formes de discrimination au Niger.

L'organisation a été créée par un groupe de jeunes nigériennes, décidées à briser le silence qui règne sur la question de l'esclavage. Les membres fondateurs de Timidria - qui signifie "fraternité-solidarité" en langue tamachèque -- se sont heurtés à une vive résistance de la part des propriétaires d'esclaves et de ceux qui avaient intérêt à faire durer les pratiques esclavagistes.

Depuis lors, Timidria s'est développée pour devenir un mouvement de masse, auquel ont adhéré des milliers de membres dans tout le pays, y compris d'anciens esclaves. L'ONG possède des dizaines de bureaux locaux dans tout le Niger. Elle est gérée de manière démocratique par un Bureau exécutif élu qui travaille au siège situé dans la capitale Niamey ainsi que par des conseils régionaux et nationaux élus.

Timidria organise des réunions et se sert de la poésie ou du théâtre pour convaincre l'opinion que l'esclavage est inacceptable et que chacun a le droit d'être libre. Les membres de l'organisation font également pression auprès du gouvernement et, grâce aux médias, font mieux connaître le problème de l'esclavage dans tout le pays et à l'étranger.

Ce travail de sensibilisation et la médiatisation croissante de Timidria ont conduit certains esclaves à braver les menaces de leurs maîtres pour sortir de l'esclavage. D'autres ont été affranchis et, depuis la mise en application de la nouvelle loi, des libérations massives ont eu lieu. Pour leur venir en aide, Timidria leur distribue des aliments, du matériel agricole et des animaux, et inscrit à l'école leurs enfants.

Il est essentiel que les personnes victimes de l'esclavage, et la société nigérienne dans son ensemble, voient qu'existent d'autres modes de vie que la servitude et sachent qu'ils ne sont pas obligés de vivre dans la dépendance économique vis-à-vis de leurs maîtres. Ceci est d'autant plus vrai dans un pays plongé dans une pauvreté extrême - le Niger est l'un des pays les plus pauvres du monde. Pour y remédier, Timidria a mis sur pied des projets de développement local. Par exemple, à Tahoua, dans le centre du pays, le groupe des femmes a créé un système de micro-crédits. Et dans le district de Tillaberi dans l'extrême-ouest du pays, l'organisation a ouvert dix écoles locales.

Depuis sa création, Timidria a touché plus de cent villages et sensibilisé plus de 40.000 personnes. C'est un travail non négligeable dans ce pays immense, au terrain aride, souvent privé de téléphone, sous-équipé en moyens d'infrastructures routières, et dans lequel les populations rurales mènent une existence nomade. Toutes les activités de Timidria sont basées sur le volontariat et sont essentiellement financées par les droits d'adhésion ainsi que par l'aide financière de donateurs nationaux et internationaux.

L'esclavage au Niger

Le Niger est un grand pays enclavé d'Afrique de l'Ouest et l'un des pays les plus pauvres du monde. Environ les deux-tiers de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté, et l'espérance de vie n'est que de 45 ans. Le désert recouvre les deux-tiers du pays et le climat est sec et rigoureux. Les habitants se livrent essentiellement à la culture et à l'élevage et beaucoup d'entre eux sont nomades.

L'esclavage appartient à l'histoire du Niger et il est pratiqué par différents groupes ethniques. Autrefois, les victimes étaient achetées et vendues ouvertement, ou enlevées lors de raids, ou considérées comme butin de guerre. Leurs enfants naissaient esclaves. Sous le pouvoir colonial français, des mesures ont été prises pour lutter contre les pratiques les plus flagrantes, telles que la traite d'êtres humains et les marchés d'esclaves. Mais l'esclavage n'a été combattu qu'avec un succès limité. Après l'indépendance en 1960, l'élite au pouvoir, à laquelle appartenaient beaucoup de membres de la classe propriétaire d'esclaves, a passé sous silence une pratique qu'elle avait intérêt à protéger.

Vers la fin des années 1980 et 1990, le pays a connu une période de turbulences politiques. Tout appelait à la réforme : les grèves de travailleurs, les manifestations d'étudiants et le mouvement des rebelles touaregs. Alors qu'il avait connu depuis l'indépendance preque uniquement un régime militaire, le pays a retrouvé la démocratie en 1999. Dans ce contexte de plus grande ouverture, Timidria a pris la tête d'un mouvement croissant au sein de la société civile pour l'inciter à s'exprimer contre l'esclavage et la discrimination qui en découle.

Malgré l'interdiction inscrite dans la Constitution de 1999 et dans le Code pénal, nombreuses sont encore les personnes qui continuent d'être soumises à toutes sortes de servitudes. Esclaves à la naissance, certaines sont forcées de travailler toute leur vie sans salaire pour leur soi-disant maître. Surtout pour garder le bétail, pour travailler dans les champs ou comme domestiques. Nés esclaves, les enfants deviennent le bien de leurs patrons et ils peuvent être donnés d'un propriétaire à un autre comme en guise de cadeaux ou de dot. Les filles sont forcées de travailler comme domestiques dès leur plus jeune âge et elles doivent être constamment à la disposition de leurs maîtres. Elles peuvent faire l'objet d'abus sexuels de la part des hommes ou sont forcées de se marier adolescentes.

L'ampleur véritable du problème de l'esclavage est apparue l'année dernière lorsque Timidria, avec l'appui d'Anti-Slavery International, a réalisé une enquête approfondie. Cette enquête nationale, la première jamais organisée au Niger, a permis d'interroger plus de 11.000 personnes, dont la plupart identifiées comme esclaves, et de conclure que 43.000 personnes au moins sont en situation d'esclavage dans le pays.

Les esclaves vivent sous la coupe de leurs maîtres auxquels ils appartiennent. Les maîtres se considèrent propriétaires de leurs esclaves. Ceux-ci ne reçoivent en échange de leur travail qu'un peu de nourriture et un endroit où dormir. Le maître décide qui un esclave peut épouser et si ses enfants peuvent aller à l'école. L'enquête a révélé que plusieurs personnes interrogées avaient également subi des actes de violence, un viol ou des traitements dégradants et des menaces.

Les personnes perçues comme appartenant à la caste des esclaves font l'objet d'une discrimination constante. Ainsi, même lorsque d'anciens esclaves sont affranchis depuis plusieurs années, le maître s'arroge encore le droit d'approuver leur mariage ou d'hériter leurs biens. De même, les esclaves ne sont pas inscrits sur les listes électorales et n'ont donc pas le droit de vote. Leur exclusion de la vie politique permet à la classe dirigeante de maintenir le statu quo ce qui, à l'approche des élections, constitue un vif sujet de préoccupation.

Asibit

L'expérience d'Asibit est significative de celle de nombreux anciens esclaves au Niger. Elle a été esclave pendant 50 ans. Elle est née esclave. Sa mère, son mari et ses enfants étaient tous esclaves. Elle devait travailler toute la journée, de l'aube à la nuit, pour préparer les repas du maître et de sa famille, traire les chamelles, aller chercher l'eau et le bois de chauffage, et accomplir toutes les corvées domestiques. Quatre fois par jour, elle devait déplacer la lourde tente de son maître pour qu'il puisse rester assis à l'ombre avec la maîtresse.

Asibit s'est sauvée le 28 juin 2004 en parcourant à pied les 30 kilomètres qui la menaient à la liberté. Elle raconte son expérience:

"Nous n'étions jamais payés; on me donnait seulement un dixième du lait de chamelle et les restes de nourriture. Je n'avais jamais connu le bonheur jusqu'à ce mois de liberté. Maintenant, je peux aller me coucher quand je veux, personne ne m'insulte. Maintenant que je suis libre, je peux vivre comme il me plaît."

Aujourd'hui, Timidria aide Asibit à s'adapter à sa nouvelle vie. Elle a également réussi à faire libérer sa mère et sa fille.

Défis et réussites

Timidria entend lever le voile de silence et défie le consensus général sur l'esclavage dans la société nigérienne. Pour beaucoup, l'esclavage constitue un phénomène culturel qui serait un reliquat du passé. Selon eux, il assurerait une certaine "assise" à la société et procurerait un mode de vie à ceux qui "ne connaissent pas d'autre façon de survivre", disent-ils. C'est encore au Niger un sujet tabou. Timidria s'est heurtée à de fortes résistances et a fait l'objet d'intimidations de la part de la classe propriétaire d'esclaves, de l'administration civile et des chefs traditionnels.

L'organisation a livré une bataille constante pour que l'esclavage soit reconnu au Niger comme un problème véritable. Elle a introduit des changements authentiques dans la perception de l'esclavage. Après la publication du rapport de recherche en 2003, le gouvernement a amendé le Code pénal pour définir, interdire et sanctionner l'esclavage par une peine pouvant aller jusqu'à 30 ans de prison. Il s'agit d'un véritable succès pour Timidria.

Le défi consiste aujourd'hui à veiller à ce que la nouvelle loi soit bien appliquée et que des programmes d'insertion soient mis en place pour aider les milliers de survivants de l'esclavage à refaire leur vie. Des programmes d'éducation et de formation doivent être réalisés pour sensibiliser l'opinion, les autorités chargées de veiller au respect de la loi et les fonctionnaires de l'administration.

Timidria reconnaît que l'esclavage et la discrimination existent dans un contexte de pauvreté extrême. Les organismes d'aide au développement doivent examiner comment leurs efforts de lutte contre la pauvreté peuvent mieux contribuer à éradiquer l'esclavage. Timidria espère que d'autres pays africains suivront l'exemple du Niger et prendront les mesures nécessaires pour éliminer l'esclavage là où il existe.

Le Prix Anti-Slavery

En 1991, Anti-Slavery International a créé le Prix Anti-Slavery pour attirer l'attention sur la persistance de l'esclavage dans le monde actuel et pour faire reconnaître les efforts courageux déployés à long terme par des organisations ou des individus dans les pays les plus touchés.

Chaque année, Anti-Slavery International sollicite la nomination d'organisations non gouvernementales ou de personnalités du monde entier. Le lauréat est choisi, parmi des centaines de candidatures, par un jury dont les membres sont issus de tous les milieux socio-professionnels et sont reconnus pour leur expertise sur les formes contemporaines d'esclavage.

Le lauréat est invité à venir au Royaume-Uni pour y recevoir officiellement le Prix. Le Comité Contre l'Esclavage Moderne, avec Anti-Slavery International, organise en France pour le lauréat une cérémonie de présentation et un programme de visites et de rencontres avec des fonctionnaires gouvernementaux, des réunions avec des organisations non gouvernementales et des groupes de soutien, ainsi que des séances d'information avec les médias.

La médaille ne donne lieu à aucun don en espèces. La publicité orchestrée autour de la remise du Prix devrait aider l'organisation lauréate dans ses missions et lui offrir une protection dans l'exécution de son travail humanitaire. Au cours de l'année de la remise du Prix, Anti-Slavery International veille également à ce que certaines de ses campagnes relaient le travail accompli par le lauréat du Prix.

Pour plus de renseignements, consulter le site www.antislavery.org

Anti-Slavery International est reconnue comme organisation caritative et enregistrée sous le numéro 1049160.

Le Comité contre l'esclavage moderne

Créé il y a dix ans, le CCEM dénonce toutes les formes d'esclavage : travail forcé, servitude pour dettes, mariages forcés, ateliers clandestins, exploitation sexuelle des femmes et des enfants. Il apporte son soutien à toutes les campagnes anti-esclavagistes dans le monde.

Son action s'est concrétisée en France autour des victimes de l'esclavage domestique, jusque là totalement abandonnées à leur sort. Il prend en charge les victimes, les assiste dans leurs démarches administratives et juridiques afin que justice soit rendue, leur trouve un hébergement, leur assure un suivi médical et psychologique, leur propose des cours d'alphabétisation, les oriente vers des formations professionnelles et les accompagne dans des activités culturelles et artistiques.

Il poursuit une politique d'information du grand public et alerte le monde politique pour faire évoluer notre législation sur les formes contemporaines d'esclavage et la traite des êtres humains et apporter un statut aux victimes.

Pour toute information concernant cet évènement, vous pouvez contacter :

Comité contre l'esclavage moderne (CCEM)
31 rue des Lilas
75019 Paris France
Tél. ++ 33 (0)1 44 52 88 90
Fax ++ 33 (0)1 44 52 89 09
Email : infoccem@wanadoo.fr
Internet : www.esclavagemoderne.org